Nicolas Finance

Actualité

Fuite des cerveaux : pourquoi 150 000 ingénieurs travaillent hors de France

Par Publié le Mis à jour le 10 min de lecture Article n°41

Le baromètre Syntec publié le 24 septembre confirme une tendance qui s'accélère. Les talents ne fuient pas la France, ils fuient des salaires nets qui ne suivent pas. Et c'est une question de patrimoine autant que d'économie.

En bref

Selon la deuxième édition du baromètre Syntec et Ipsos bva, 15 % des ingénieurs en activité, soit 150 000 personnes, travaillaient à l'étranger fin 2024, contre moins de 12 % en 2022. Chaque promotion expatriée coûte près de 2 milliards d'euros de formation aux finances publiques. Seuls 13 % des candidats au départ disent ne plus vouloir vivre en France : le premier levier pour les retenir serait la hausse des revenus nets, cité par 43 % d'entre eux.

Ingénieurs à l'étranger15 %, soit 150 000 fin 2024 (13 % en 2023, moins de 12 % en 2022)
Jeunes diplômés expatriésStable, autour de 9 %
Talents étrangers formés en France qui repartentPrès de 27 %
Coût public par promotion expatriéePrès de 2 Md€, le double de l'estimation 2025
Premier levier pour resterRevenus nets, 43 % (+7 points)
Ceux qui ne veulent plus vivre en France13 %

1. Ce que dit le baromètre

Le 24 septembre 2026, Syntec, la fédération des métiers du numérique, de l'ingénierie et du conseil, a publié avec Ipsos bva la deuxième édition de son baromètre sur la fuite des cerveaux. Le constat de 2025 est confirmé, et amplifié.

Selon les données de l'IESF reprises par l'étude, 15 % des ingénieurs en activité, soit environ 150 000 personnes, travaillaient à l'étranger fin 2024. Ils étaient 13 % un an plus tôt et moins de 12 % en 2022.

AnnéePart des ingénieurs en activité travaillant à l'étranger
2022Moins de 12 %
202313 %
Fin 202415 %, soit 150 000 personnes

Plus de trois points en deux ans : à l'échelle d'une profession entière, c'est une accélération nette.

2. Ce n'est pas un départ de jeunesse

L'image habituelle est celle du jeune diplômé qui part faire ses armes à Londres ou à Montréal. Elle ne correspond pas aux chiffres. Le taux d'expatriation des jeunes diplômés est stable, autour de 9 %. C'est en cours de carrière que les départs augmentent.

Ce détail change tout pour l'économie. Un ingénieur qui part en milieu de carrière emporte deux investissements : sa formation initiale, payée en grande partie par l'argent public, et ses premières années de carrière, pendant lesquelles une entreprise française l'a formé. Les deux profitent ensuite à un concurrent étranger.

Et ces départs durent. Une consultation menée en 2020 auprès de 5 000 expatriés montrait un séjour effectif moyen de 20 ans, pour 7 ans envisagés au départ.

Partir pour deux ou trois ans dure en moyenne vingt ans.

3. Combien ça coûte au pays

Le baromètre chiffre la facture à près de 2 milliards d'euros par promotion expatriée, sur la seule base des frais de formation supérieure pris en charge par l'État. Le chiffrage 2026, élargi aux masters et aux doctorants, double l'estimation de 2025, qui ne portait que sur les écoles d'ingénieurs et de commerce.

Les talents étrangers formés en France repartent encore davantage : près de 27 %. La France finance des formations dont d'autres pays récoltent les fruits.

Ce chiffre de 2 milliards est un plancher. Il ne compte ni l'impôt sur le revenu ni les cotisations que ces salariés, souvent bien payés, versent désormais dans un autre pays pendant des années. Au moment où le budget 2027 cherche 54 milliards d'euros d'effort, la question n'a rien d'anecdotique.

4. Pourquoi ils partent : le salaire net

Le résultat le plus instructif du baromètre est celui-ci : seuls 13 % de ceux qui envisagent de partir le feraient parce qu'ils ne veulent plus vivre en France. Les talents ne rejettent pas le pays. Ils rejettent la façon dont leur travail y est rémunéré.

Ce qui les ferait resterPart des répondantsSur un an
Hausse des revenus nets43 %+7 points
Meilleures perspectives de carrière37 %+6 points
Baisse de la fiscalité32 %Non précisé

Le mot important est net. En France, l'écart entre ce que coûte un salarié à son employeur et ce qu'il touche réellement fait partie des plus élevés des pays de l'OCDE. À coût employeur égal, un ingénieur peut toucher nettement plus ailleurs. Le baromètre le dit sans détour : la France conserve de vrais atouts, formation, équilibre de vie, protection sociale, mais peine à rivaliser sur les rémunérations, signe d'un décrochage de la richesse produite par habitant.

L'intelligence artificielle ajoute une couche. 56 % des talents craignent son impact sur leur emploi, et 44 % jugent la France en retard dans son adoption. Parmi les candidats sérieux au départ, plus d'un sur deux voit l'IA comme un nouveau facteur d'attractivité des pays qui l'adoptent vite.

5. La France perd la compétition des étudiants

Le baromètre élargit la question. Les cerveaux ne fuient pas seulement, ils circulent, et les pays se les disputent. 7,3 millions d'étudiants étaient en mobilité diplômante dans le monde en 2023, 17 % de plus en cinq ans.

Dans cette compétition, la France recule : elle est le 8e pays d'accueil des étudiants internationaux et a perdu deux places en cinq ans. Surtout, elle les garde mal.

PaysÉtudiants internationaux encore présents 5 ans après leur arrivée
France33 %, contre moins de 30 % pour les cohortes précédentes
Canada et Allemagne52 %

Il y a une bonne nouvelle. Les destinations des talents se recentrent sur l'Europe, citée par 72 % d'entre eux, en hausse de 4 points, et sur le Canada, au détriment des États-Unis et de la Chine. La France joue désormais contre ses voisins plus que contre la Silicon Valley. C'est un combat plus accessible.

6. Si tu envisages de partir : ce qu'il faut savoir pour ton épargne

Si tu fais partie de ceux qui y pensent, l'expatriation a des conséquences concrètes sur tes placements. Les grandes règles :

PlacementCe qui se passe en cas de départ
PEAIl peut être conservé, sauf départ vers un État ou territoire non coopératif, qui entraîne sa clôture
Assurance-vieLe contrat se conserve ; la fiscalité des rachats dépend du pays de résidence et de la convention fiscale
PERL'expatriation n'est pas un cas de déblocage anticipé : l'épargne reste bloquée jusqu'à la retraite
Résidence principaleExonération de plus-value maintenue si tu la vends au plus tard le 31 décembre de l'année suivant ton départ, sans l'avoir louée entre-temps
Portefeuille importantExit tax sur les plus-values latentes si tes titres dépassent 800 000 € ou si tu détiens au moins 50 % d'une société

Le point le plus souvent oublié est le PER. Les versements déduits de ton revenu imposable n'ont d'intérêt que si tu paies de l'impôt en France. Une fois parti, l'avantage à l'entrée disparaît, mais le blocage reste. Avant un départ, c'est la première enveloppe à revoir.

Chaque situation dépend du pays de destination et de la convention fiscale qui le lie à la France. Ces règles sont un point de départ, pas une réponse.

Conclusion

Le baromètre Syntec dit une chose simple : les talents qui partent ne fuient pas la France, ils suivent la rémunération. Tant que le salaire net ne suivra pas la valeur produite, les départs en milieu de carrière continueront, et chaque promotion coûtera un peu plus cher au pays.

À titre individuel, il y a une leçon patrimoniale : ton premier actif, c'est ta capacité à gagner ta vie. Les décisions qui la font progresser, formation, négociation, mobilité, pèsent souvent plus lourd sur ton patrimoine que le meilleur arbitrage de placement.

Cet article n'est pas un conseil fiscal ou patrimonial personnalisé. Les règles citées sont générales et dépendent de ta situation et du pays de destination. Chiffres issus du baromètre Syntec et Ipsos bva publié le 24 septembre 2026.

Mon avis

Nicolas Domnesques, conseiller en investissements financiers

Quand un client me parle d'expatriation, je lui demande de comparer deux nets, pas deux bruts. Le salaire proposé à l'étranger est souvent plus élevé, mais il faut y retrancher ce que la France fournissait sans qu'on y pense : couverture santé, école, retraite. Dans certains pays, une partie de l'écart part dans une assurance privée ou un plan de retraite obligatoire.

Le point presque toujours oublié, c'est la retraite française. Des années travaillées hors de France peuvent laisser un trou dans ta carrière, selon les accords entre pays. L'assurance volontaire vieillesse existe pour le combler, encore faut-il y penser avant de partir.

Sur le fond, je comprends ceux qui partent. À coût employeur égal, la part qui arrive sur la fiche de paie française est faible, et une large partie finance une retraite par répartition dont un ingénieur de 35 ans doute de voir le retour. Tant que ce contrat restera aussi peu lisible, ces chiffres auront peu de raisons de baisser.

Questions fréquentes

Combien d'ingénieurs français travaillent à l'étranger ?

15 % des ingénieurs en activité, environ 150 000 personnes fin 2024, contre moins de 12 % en 2022, selon les données IESF reprises par le baromètre Syntec.

Pourquoi les talents quittent-ils la France ?

Surtout pour la rémunération. La hausse des revenus nets est le premier levier pour les retenir (43 %), devant la carrière (37 %) et la fiscalité (32 %). Seuls 13 % ne veulent plus vivre en France.

Combien coûte la fuite des cerveaux ?

Près de 2 milliards d'euros par promotion expatriée, sur la seule base des frais de formation supérieure publics. Ce chiffre n'inclut pas les impôts et cotisations versés ensuite à l'étranger.

Peut-on garder son PEA en partant à l'étranger ?

Oui, en principe, sauf départ vers un État ou territoire non coopératif, qui entraîne la clôture. La fiscalité des retraits dépend ensuite du pays de résidence et de la convention fiscale.

Peut-on débloquer son PER en s'expatriant ?

Non. L'expatriation ne fait pas partie des cas de déblocage anticipé. L'épargne reste bloquée jusqu'à la retraite.

Qu'est-ce que l'exit tax ?

Une imposition des plus-values latentes sur titres au moment du départ. Elle s'applique si tes titres dépassent 800 000 € ou si tu détiens au moins 50 % d'une société. Un sursis est possible selon la destination.

Aller plus loin

Une question sur ta situation ?

30 minutes en visio pour regarder tes vrais chiffres.