Comprendre
Le portefeuille de Markowitz : la théorie qui a inventé la diversification moderne, appliquée à ton portefeuille
En 1952, un doctorant de 25 ans publie un article de quatorze pages qui change la gestion d'actifs pour toujours. Son idée : un placement ne se juge pas seul, mais par ce qu'il apporte à l'ensemble. Voici la théorie, ses formules, et ce qu'il faut en garder pour investir.
Harry Markowitz a montré en 1952 que le risque d'un portefeuille ne dépend pas seulement du risque de chaque placement, mais de leurs corrélations. En combinant des actifs qui ne bougent pas ensemble, on obtient un rendement donné avec moins de volatilité. L'ensemble des meilleurs compromis forme la frontière efficiente. Ces travaux lui ont valu le prix Nobel en 1990. Leur limite est connue : le modèle est très sensible aux rendements attendus, impossibles à estimer précisément. Il faut en retenir la logique, pas l'optimisation au centième.
| Article fondateur | « Portfolio Selection », Journal of Finance, 1952 |
| Prix Nobel | 1990, avec William Sharpe et Merton Miller |
| Idée centrale | Le risque d'un portefeuille dépend des corrélations |
| Outil | La frontière efficiente |
| Prolongements | Ratio de Sharpe, séparation de Tobin, modèle d'équilibre des actifs |
| Limite principale | Sensibilité extrême aux rendements attendus |
Au sommaire
1. L'idée qui a valu un Nobel
Avant Markowitz, on choisissait ses placements un par un : on cherchait les meilleures actions, puis on les additionnait. En 1952, dans un article intitulé « Portfolio Selection », il propose de raisonner autrement. Un investisseur veut deux choses contradictoires : un rendement élevé et un risque faible. Le risque se mesure par la variance des rendements, ou par sa racine, la volatilité. Et le risque d'un portefeuille n'est pas la moyenne des risques de ses composants.
C'est l'intuition décisive. Deux actifs risqués, combinés, peuvent former un ensemble moins risqué que chacun d'eux, à condition qu'ils ne montent et ne baissent pas en même temps. La diversification n'est plus une prudence de bon sens : elle devient un calcul.
Ces travaux ont valu à Harry Markowitz le prix Nobel d'économie en 1990, partagé avec William Sharpe et Merton Miller.
2. Les deux formules à connaître
Pour un portefeuille de deux actifs, avec des poids w1 et w2 dont la somme fait 100 % :
Rendement attendu = w1 × R1 + w2 × R2
Le rendement est une simple moyenne pondérée. Le risque, lui, ne l'est pas :
Variance = w1² × σ1² + w2² × σ2² + 2 × w1 × w2 × ρ × σ1 × σ2
σ1 et σ2 sont les volatilités des deux actifs, et ρ leur coefficient de corrélation, compris entre −1 et +1. Tout se joue dans le dernier terme. Si ρ vaut 1, les deux actifs bougent parfaitement ensemble et la volatilité du portefeuille est la moyenne des volatilités : aucun gain. Plus ρ est faible, plus ce terme diminue, et plus le portefeuille est moins risqué que la moyenne de ses composants.
3. Un exemple chiffré : actions et obligations
Prenons deux actifs avec des hypothèses illustratives : des actions avec un rendement attendu de 7 % par an et une volatilité de 16 %, des obligations à 3 % et 6 % de volatilité, avec une corrélation de 0,2.
| Part en actions | Rendement attendu | Volatilité | Ratio de Sharpe |
|---|---|---|---|
| 0 % | 3,0 % | 6,0 % | 0,17 |
| 20 % | 3,8 % | 6,3 % | 0,29 |
| 40 % | 4,6 % | 8,0 % | 0,33 |
| 60 % | 5,4 % | 10,4 % | 0,33 |
| 80 % | 6,2 % | 13,1 % | 0,32 |
| 100 % | 7,0 % | 16,0 % | 0,31 |
Trois enseignements. D'abord, ajouter 20 % d'actions à un portefeuille 100 % obligataire augmente le rendement de 0,8 point mais la volatilité de seulement 0,3 point : c'est l'effet de la faible corrélation. Ensuite, le portefeuille le moins risqué possible n'est pas 100 % obligations mais environ 7 % d'actions, pour une volatilité de 5,9 %. Enfin, le meilleur rendement par unité de risque est obtenu entre 40 % et 60 % d'actions.
Ce dernier indicateur est le ratio de Sharpe, proposé par William Sharpe en 1966 : rendement au-delà du taux sans risque, ici 2 %, divisé par la volatilité. L'ensemble des portefeuilles qui offrent le meilleur rendement pour chaque niveau de risque forme la frontière efficiente. Tout portefeuille situé en dessous est sous-optimal : on peut faire mieux, avec le même risque.
4. La corrélation, le seul repas gratuit de la finance
On attribue à Markowitz l'idée que la diversification est le seul repas gratuit de la finance. Le tableau suivant montre pourquoi, pour un portefeuille 50 % actions et 50 % obligations, avec les mêmes hypothèses.
| Corrélation | Volatilité du portefeuille 50/50 |
|---|---|
| +1 | 11,0 % |
| +0,5 | 9,9 % |
| +0,2 | 9,1 % |
| 0 | 8,5 % |
| −0,3 | 7,7 % |
Le rendement attendu est le même dans tous les cas, 5 %. Seule la corrélation change, et elle fait baisser la volatilité de près de 30 %. C'est pourquoi la question à poser devant un nouveau placement n'est pas « est-il risqué ? » mais « comment se comporte-t-il par rapport à ce que je détiens déjà ? ».
Un placement ne se juge pas seul. Il se juge par ce qu'il apporte au reste du portefeuille.
La théorie a été prolongée. James Tobin a montré en 1958 qu'en ajoutant un actif sans risque, tous les investisseurs devraient détenir le même portefeuille risqué, et ajuster leur risque en le mélangeant avec des liquidités. William Sharpe en a tiré en 1964 le modèle d'équilibre des actifs financiers, dont la conséquence pratique est simple : le portefeuille risqué de référence est le marché tout entier. C'est le fondement théorique des fonds indiciels.
5. Les limites du modèle
- Les rendements attendus sont inconnus. L'optimisation est extrêmement sensible à ces hypothèses. Une variation d'un point sur le rendement attendu d'un actif peut faire passer son poids optimal de 10 % à 50 %. Le chercheur Richard Michaud a qualifié ces optimiseurs de « maximiseurs d'erreurs » : ils surpondèrent précisément les actifs dont on a surestimé le rendement.
- Les corrélations ne sont pas stables. Elles ont tendance à monter pendant les crises, au moment où l'on aurait le plus besoin de la diversification. En 2022, actions et obligations ont baissé ensemble, une configuration rare depuis des décennies.
- La variance pénalise aussi les hausses. Une forte hausse est comptée comme du risque au même titre qu'une forte baisse.
- Les rendements ne suivent pas une loi normale. Les krachs sont plus fréquents que ne le prévoit le modèle.
Une étude de 2009 de DeMiguel, Garlappi et Uppal a d'ailleurs montré qu'une simple répartition à parts égales entre les actifs fait souvent aussi bien, hors échantillon, que les portefeuilles optimisés. Des approches comme le modèle de Black et Litterman, en 1992, ont été développées pour corriger ces défauts.
6. Ce qu'il faut en garder pour ton portefeuille
- Diversifier entre des actifs peu corrélés plutôt qu'accumuler des placements qui se ressemblent. Dix actions technologiques américaines ne font pas un portefeuille diversifié.
- Raisonner en allocation, actions, obligations, monétaire, immobilier, avant de choisir les produits.
- Rééquilibrer régulièrement pour revenir à l'allocation choisie, sinon le marché la modifie à ta place.
- Ne pas optimiser au centième. Une allocation simple et robuste vaut mieux qu'une allocation optimisée sur des hypothèses fragiles.
- Partir du marché. Un ETF monde est, en pratique, l'application la plus directe de la théorie : le portefeuille de marché, au coût le plus bas.
Conclusion
Markowitz n'a pas inventé la diversification, mais il en a fait une science. Son apport tient en une phrase : le risque d'un portefeuille dépend autant des relations entre ses composants que de leur risque individuel.
Utilisé comme un optimiseur précis, son modèle déçoit, faute de pouvoir prévoir les rendements. Utilisé comme une grille de lecture, il reste la meilleure façon de construire un portefeuille : choisir des actifs qui ne s'effondrent pas ensemble, et accepter un rendement un peu moindre en échange d'un parcours beaucoup plus supportable.
Cet article est pédagogique et ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Les chiffres des exemples sont illustratifs, sauf mention contraire. Investir comporte un risque de perte en capital.

Mon avis
Nicolas Domnesques, conseiller en investissements financiers
Ce modèle, on l'enseigne dans toutes les écoles de finance, de Dauphine à HEC. Ce qu'on y apprend moins, c'est à quel point il est souvent appliqué à l'envers. Le portefeuille type qu'on me montre en rendez-vous : un ETF monde, un ETF S&P 500, un ETF Nasdaq et quelques actions de la tech américaine. Quatre lignes, une impression de diversification, et une corrélation très élevée entre tout.
Je m'en sers donc avec mes clients comme d'un test très simple. Avant chaque nouveau placement, une question : dans une mauvaise année pour ce que tu détiens déjà, comment se serait-il comporté ? Si la réponse est « pareil », il n'apporte rien au portefeuille, quelle que soit sa qualité.
Et je garde la leçon de 2022 en tête : la corrélation n'est pas une constante. Un portefeuille se construit pour encaisser les crises, pas pour briller dans un tableau.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la théorie de Markowitz ?
Une méthode de construction de portefeuille publiée en 1952, qui montre que le risque d'un portefeuille dépend des corrélations entre ses actifs, et qu'on peut réduire le risque sans réduire le rendement en combinant des actifs peu corrélés.
Qu'est-ce que la frontière efficiente ?
L'ensemble des portefeuilles qui offrent le rendement attendu le plus élevé pour chaque niveau de risque. Tout portefeuille situé en dessous peut être amélioré.
Comment se calcule le risque d'un portefeuille de deux actifs ?
Variance = w1²σ1² + w2²σ2² + 2 w1 w2 ρ σ1 σ2, où w sont les poids, σ les volatilités et ρ la corrélation. La volatilité est la racine carrée de la variance.
Qu'est-ce que le ratio de Sharpe ?
Le rendement au-delà du taux sans risque divisé par la volatilité. Il mesure la rémunération obtenue par unité de risque.
Pourquoi la théorie fonctionne-t-elle mal en pratique ?
Parce qu'elle dépend des rendements attendus, impossibles à estimer précisément, et de corrélations qui changent, surtout pendant les crises.
Comment l'appliquer simplement ?
En diversifiant entre des actifs peu corrélés, en fixant une allocation simple, en la rééquilibrant régulièrement, et en utilisant des fonds indiciels larges comme socle.
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